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En France, on ne parle pas d'argent à table. Combien on gagne, combien on épargne, comment on investit : des questions qui, ailleurs, se posent avec naturel, et qui chez nous suscitent un malaise immédiat.
Ce silence n'est pas anodin. Il se transmet d'une génération à l'autre, se creuse selon les milieux, et pèse plus lourd sur certains que sur d'autres, les femmes en particulier.
À la rentrée prochaine, les élèves de 4e auront enfin quelques heures de cours d'éducation financière au collège. Nous reviendrons rapidement sur ce programme et sur les raisons d'y voir une bonne nouvelle. Mais face à un problème qui est autant culturel qu'éducatif, on se trompe peut-être d'échelle : quelques heures de cours, aussi bienvenues soient-elles, resteront largement insuffisantes.
Un rapport à l’argent hérité de l’Histoire
Ce silence a une histoire. Il remonte pour partie à l'héritage catholique, qui a longtemps fait de l'argent une chose vile, l'avarice comme péché capital, la richesse ostentatoire comme faute de goût. Il tient aussi à un passé largement paysan, où l'on cachait ses économies à la maison, en liquide, sans en parler, pour ne pas attirer le vol ou la jalousie du voisinage. La Révolution française y a ajouté sa pierre : une nation fondée sur l'idée d'égalité et de mérite individuel rend suspecte toute fortune, tout écart de revenu, comme s'il s'agissait d'un privilège illégitime.
Un mélange de religion, de ruralité et d'idéal républicain qu'on ne retrouve pas partout : aux États-Unis, la réussite financière s'affiche et se revendique. Dans les pays anglo-saxons plus largement, l'éducation financière est enseignée à l'école depuis des décennies. Mais ces mêmes pays, précurseurs en la matière, n'ont pas pour autant des ménages plus vertueux sur le plan financier : surendettement, faible épargne sont monnaie courante. La leçon est là dès le départ : parler d'argent, ou l'enseigner à l'école, ne suffit pas non plus ailleurs.
La France offre d'ailleurs son propre paradoxe. Les Français sont d'excellents épargnants : ils ont mis de côté 18,3 % de leur revenu disponible en 2025, un niveau record. Mais cette épargne va presque exclusivement vers ce qu'il y a de plus sûr et de moins rentable comme le livret A, du fonds euros, pendant que les placements en actions, pourtant plus performants sur le long terme, restent marginaux : à peine 12 % des flux d'épargne annuels. Ce n'est donc pas seulement un problème de connaissances ou de silence à briser : c'est aussi une aversion au risque profondément ancrée, une préférence culturelle pour la sécurité plutôt que pour le rendement.
Repenser l’éducation financière
Cette histoire commune n'empêche pas des inégalités bien réelles face à l'argent. Les femmes investissent deux fois moins que les hommes et ne représentent que 38 % des investisseurs.ses en bourse. Ce n’est pas faute de compétences, puisqu'elles répondent aussi bien que les hommes aux tests de culture financière, mais faute d'un manque de confiance en leurs compétences : un déficit construit socialement, que les hommes compensent à l'inverse par une tendance à surestimer leur propre niveau. Ce déficit de confiance se nourrit d'un déficit de revenus bien réel : 14 % d'écart de salaire à poste égal d’après l’Observatoire des inégalités, 22 % si l'on intègre les carrières hachées par les temps partiels et les responsabilités familiales, 40% à la retraite et se traduit concrètement : à peine une femme sur trois se sent à l'aise pour négocier une augmentation, contre un homme sur deux. Un tabou qui, loin d'être uniforme, pèse donc plus lourd sur certain.es que sur d'autres, et qu'un même cours pour tous ne suffira pas à corriger. L'enjeu n'est pas d'optimiser une épargne, mais de donner à chacun.e les moyens de ne pas dépendre financièrement d'un.e conjoint.e par méconnaissance plutôt que par choix ou encore de ne pas payer plus cher ses produits financiers. .
C'est là toute la limite du sursaut actuel. Le Passeport Educfi, généralisé à toutes les classes de 4e à la rentrée 2026, reste un dispositif léger : quelques heures intégrées au programme existant, sans nouvelle matière ni réelle exigence de résultat, après une précédente promesse de généralisation, en 2024, restée largement lettre morte. Et l'école n'est plus seule sur ce terrain : la Banque de France et l'AMF ont chacune lancé leur podcast (« On parle cash », « D-CODE la finance »), des médias s'adressent spécifiquement aux femmes sur le salaire et l'investissement, et une vague de podcasts généralistes a rendu le sujet plus accessible que jamais. Une offre plus riche, donc, mais dispersée, parfois biaisée par des intérêts commerciaux (affiliation vers des banques ou assurances-vie), et qui ne touche jamais, contrairement à l'école, que les personnes déjà en démarche active de recherche d'information, laissant de côté celles et ceux, souvent les mêmes, qui subissent le plus durement ce tabou au quotidien.
Alors, doit-on se réjouir de voir l'éducation financière entrer au collège ? Oui, sans hésiter. Mais il faut se garder d'y voir une solution, au risque de se tromper une deuxième fois d'échelle après s'être trompé de génération.
Ce que ce détour par l'Histoire et par les chiffres nous apprend, c'est que le rapport à l'argent ne se réforme pas à coups de programmes scolaires. Il se transmet à table, ou plutôt dans son silence ; il se rejoue dans la confiance qu'on ose ou non s'accorder ; il se niche dans nos préférences de placement bien plus que dans notre ignorance. Trois heures de cours en 4e n'y changeront rien si, le soir même, personne n'en reparle à la maison.
La vraie bataille est donc ailleurs : dans les familles, où le silence continue de se transmettre par défaut plutôt que par choix ; dans les entreprises, où la transparence sur les salaires reste balbutiante ; dans les médias, dont l'offre foisonnante ne touche encore que ceux qui cherchent déjà à s'informer. Et elle est aussi, plus discrètement, dans nos têtes : dans cette préférence pour la sécurité qui nous fait préférer un Livret A à 1,7 % à un placement plus risqué mais plus rentable, ou dans ce déficit de confiance qui empêche encore trop de femmes de négocier ce qu'elles valent.
Parler d'argent à l'école est une bonne nouvelle. Ce n'est qu'un début.






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