Il y a des chiffres qui révoltent. Ceux publiés en décembre 2025 sur les biais de genre dans le conseil financier en font partie. Les femmes se voient proposer des produits financiers plus coûteux que les hommes.

Le constat

Une équipe de chercheurs de l'American Economic Association — Tabea Bucher-Koenen, Andreas Hackethal, Johannes Koenen et Christine Laudenbach — a analysé 27 000 entretiens réels entre conseillers financiers et clients d'une grande banque allemande.

Leur conclusion est sans appel : les conseillers prodiguent des conseils davantage orientés dans leur propre intérêt lorsqu'ils s'adressent à des femmes.

Les hommes, eux, bénéficient plus souvent de remises sur les frais de souscription et se voient moins souvent recommander des fonds internes coûteux.

Ce n'est pas une impression ni un biais inconscient difficile à mesurer. C'est documenté, quantifié, et reproductible : à profil équivalent, les femmes se voient proposer des produits internes — souvent plus simples, mais aussi plus coûteux — sur lesquels la banque capte davantage de frais. Et elles obtiennent moins souvent des réductions, même pour des produits identiques.

Pas un peu moins souvent. Systématiquement moins souvent.

Un tableau qui était déjà difficile

Pour comprendre pourquoi ce biais est particulièrement grave, il faut le replacer dans un contexte plus large. Parce que le problème ne commence pas dans le bureau du conseiller bancaire. Il commence bien avant.

En France, selon le rapport Panorama des pensions 2025 de l'OCDE publié en novembre 2025, les femmes perçoivent en moyenne une pension inférieure de 27 % à celle des hommes — un écart supérieur à la moyenne de l'OCDE, qui s'établit à 23 %. Et si l'on regarde les droits directs, c'est-à-dire ce que chaque personne a cotisé pour elle-même, l'écart atteint 38 % selon la DREES — les femmes résidant en France percevant une pension de droit direct moyenne inférieure de 38 % à celle des hommes en 2023.

Ces chiffres ne tombent pas du ciel. Ils sont la conséquence directe d'inégalités salariales tout au long de la vie professionnelle : les femmes sont surreprésentées dans les secteurs les moins rémunérés, exercent plus fréquemment des emplois à temps partiel, et connaissent des interruptions de carrière liées à la maternité. Le système de retraite français, qui repose largement sur les cotisations accumulées au fil des années, amplifie mécaniquement ces écarts.

En clair : les femmes gagnent moins, cotisent moins, et arrivent à la retraite avec un patrimoine plus fragile. Ce n'est pas une fatalité, c'est l'accumulation de choix structurels qui n'ont jamais été vraiment remis en question.

Et quand elles décident d'investir ?

Face à ce constat, une partie des femmes prend les choses en main. Elles s'informent, elles épargnent, elles investissent. C'est précisément là que le biais documenté par Bucher-Koenen et ses collègues fait le plus de dégâts.

Les fonds recommandés aux femmes affichent des ratios de frais plus élevés, à niveau de risque comparable. Et les femmes obtiennent moins souvent des remises sur les frais d'entrée — même pour des produits identiques à ceux proposés aux hommes.

Pourquoi ? Les conseillers semblent utiliser un raccourci de genre : une femme est supposée moins informée, moins susceptible de comparer ou de négocier, et donc plus facile à orienter vers un produit coûteux — les femmes affichant en moyenne une moindre confiance en elles sur les sujets financiers et une moindre sensibilité au prix..

Ce stéréotype, même inconscient, se traduit concrètement par des produits plus chers et des commissions plus élevées pour le conseiller.

C'est légal. C'est courant. Et nous pensons que c'est inacceptable.

Le problème des rétrocessions

Pour comprendre pourquoi ce biais existe et persiste, il faut comprendre comment fonctionne la rémunération de la plupart des conseillers bancaires en France.

Le modèle dominant repose sur les rétrocessions : lorsqu'un conseiller vous recommande un fonds, la société de gestion lui reverse une partie des frais annuels que vous payez. Plus le fonds est cher, plus la rétrocession est élevée. Ce mécanisme est parfaitement légal, encadré par la réglementation européenne MIF 2 — à condition d'être déclaré. Mais il crée une asymétrie d'intérêts fondamentale : le conseiller a structurellement intérêt à vous recommander les produits les plus rentables pour lui, pas pour vous.

L'étude allemande montre que ce mécanisme s'applique de façon inégale selon le genre. Les clients perçus comme moins informés — et les femmes sont statistiquement plus souvent dans cette catégorie, non pas parce qu'elles le sont, mais parce que les conseillers le supposent — se voient proposer les produits sur lesquels les marges sont les plus importantes.

Ce n'est pas une conspiration. C'est le résultat prévisible d'un système d'incitation mal calibré, appliqué à travers le prisme de stéréotypes de genre.

Ce que ça coûte concrètement

Il est tentant de minimiser l'impact de quelques frais supplémentaires. C'est une erreur.

Prenons un exemple simple. Deux épargnants investissent 10 000 euros sur 20 ans, avec un rendement brut identique de 6 % par an. L'un paie 0,20 % de frais annuels. L'autre paie 2 % — ce qui correspond tout à fait aux frais de gestion courants des fonds maison que l'étude identifie comme sur-recommandés aux femmes. Au bout de 20 ans, le premier se retrouve avec environ 30 900 euros. Le second avec environ 21 900 euros. Neuf mille euros d'écart, uniquement à cause des frais. Sans compter l'effet cumulatif si l'on parle de versements réguliers sur une vie entière.

Multiplié par des milliers de clientes, sur des horizons de 20, 30 ou 40 ans, le coût collectif de ce biais est considérable.

La seule façon de s'en protéger

Face à ce constat, deux leviers existent.

Le premier, c'est la connaissance. En France, 24 % des femmes déclarent investir en bourse, contre 45 % des hommes. Plus de la moitié des femmes interrogées refusent toute prise de risque en matière d'investissement, contre 31 % des hommes. Ces chiffres ne reflètent pas une incapacité — ils reflètent une défiance, souvent alimentée par des expériences de conseil peu satisfaisantes ou par le sentiment de ne pas être légitime sur ces sujets. Se former, comprendre les mécanismes de base de l'investissement, apprendre à lire les frais d'un produit financier : c'est le premier bouclier contre ce type de biais.

Le second levier, c'est le choix de l'intermédiaire. Tous les modèles ne se valent pas.

Pourquoi nous avons choisi d'aller à contre-courant

Chez Caravel, nous avons fait le choix de ne pas percevoir de rétrocessions. Notre seul revenu vient de notre mandat de gestion — un pourcentage fixe et transparent des encours que vous nous confiez. Nous n'avons donc aucun intérêt à vous recommander un fonds plutôt qu'un autre en fonction des commissions qu'il génère. Nous ne touchons aucune commissions sur les fonds.

Ce modèle nous permet de sélectionner uniquement des fonds indiciels à frais réduits. Ces fonds — appelés ETF, pour Exchange Traded Funds — répliquent la performance d'un indice boursier à moindre coût, sans chercheur star, sans stratégie de gestion active coûteuse. Ils sont, en moyenne, moins chers et plus performants sur le long terme que les fonds gérés activement. Et ils ne génèrent pas de rétrocessions — ce qui explique pourquoi la plupart des banques traditionnelles ne les recommandent presque jamais.

Ce qui est bon pour vous l'est aussi pour nous. C'est la conséquence directe de notre modèle économique.

L'étude de Bucher-Koenen et ses collègues de l’American Economic Association le confirme : le biais de genre dans le conseil financier n'est pas inévitable. Les conseillères femmes, notamment, font preuve de moins de discrimination que leurs collègues masculins. Et les clientes qui possèdent un niveau de connaissance financière plus élevé rejettent plus souvent les recommandations coûteuses. La solution passe donc par deux choses : plus de transparence sur les conflits d'intérêt, et plus d'éducation financière.

C'est exactement ce que nous essayons de construire, article après article, portefeuille après portefeuille.

Sources : Bucher-Koenen, Hackethal, Koenen & Laudenbach, "Gender Differences in Financial Advice", American Economic Review, décembre 2025 — DREES, Les retraités et les retraites, édition 2025 — OCDE, Panorama des pensions 2025 — Baromètre Ifop éducation financière en France, 2026.